Article publié dans le magazine de la Guildes des herboristes du Québec au printemps 2024
À un moment donné, j’ai réalisé qu’il y avait quelque chose de toxique pour moi dans le concept de détox.
Un peu dans la même veine que l’idée de bien manger c’est super, pour soi, pour la planète, alouette, mais qu’on peut dériver vers l’orthorexie: c’est important de prendre conscience de l’impact que les toxines environnementales peuvent avoir, sur nous et sur notre chère maman Terre, mais aussi que ça peut devenir un problème quand on y pense trop. Je ne parle pas au niveau sociétal. À ce niveau-là, je pense même qu’on devrait en parler plus. Je vais jusqu’à oser rêver du jour où ce ne sera plus les individus qui devront porter la responsabilité de faire des choix sains et écologiques, où ce sera simplement la norme, la loi, la chose qu’on fait parce que c’est accessible et facile.
Mais pour le moment, si je me mets à trop penser aux toxines omniprésentes, je commence à flirter avec l’éco-anxiété, je me chicane avec mon adolescente à cause des produits qu’elle choisit de mettre sur son corps ou encore j’évite de voyager parce que j’ai peur d’être obligée de dormir dans un espace qui sent les produits ménagers toxiques.
Ça m’amène à me demander ce qui m’empoisonne le plus la vie : les toxines elles-mêmes ou les comportements que j’adopte pour les éviter?
Quand on évoque le concept de détox, d’autres personnes pensent plutôt aux déchets que leurs cellules produisent et au fait qu’ils peuvent s’accumuler dans leur corps si leurs systèmes d’élimination ne fonctionnent pas bien.
C’est vrai, on peut diviser les toxines en deux catégories :
- les toxines exogènes, qui viennent de l’environnement et qu’on regroupe aujourd’hui sous le terme « exposome » ;
- les toxines endogènes, que nos propres cellules produisent et qu’on appelle aussi « déchets métaboliques ».
Je suis biologiste et prof d’anatomie et de physiologie humaines. Je peux expliquer les nombreux mécanismes par lesquels les toxines environnementales perturbent notre homéostasie interne et pourquoi nos cellules sont plus ou moins outillées pour gérer ces substances, d’un point de vue évolutif ou génétique. Je comprends l’importance de chaque système de notre corps et l’impact qu’un déséquilibre peut avoir. Je peux enseigner pourquoi c’est important de prendre soin de tous nos organes, y compris de ceux qu’on appelle souvent les « organes d’élimination », même si leurs rôles sont bien plus larges. Je ne veux pas nier l’existence de tout ça. Je veux juste lever la main pour demander si on ne pourrait pas moderniser un peu le discours autour de la détox.
Toxique, le concept de détox?
J’ai décidé de faire l’exercice de m’observer attentivement pour voir où ça accroche vraiment, quand on me parle de détox.
J’ai remarqué que quand on me parle de détox, je commence à regarder mon corps comme une machine faillible, dont je devrais suivre les performances et que je devrais nettoyer fréquemment pour un fonctionnement optimal. Je me vois adopter une vision mécaniste de la vie et m’éloigner tranquillement de la simple magie d’exister.
Je pense que c’est ça qui a toujours été toxique pour moi dans le concept de détox : ça a un effet aliénant. Quand on parle de détox, ça creuse une distance entre moi, mon corps et la nature humaine. Ça me pousse à prendre du recul, à me juger et à critiquer la société.
Il y a un grand pan de l’herboristerie qui m’offre le contraire, qui me ramène à mon corps, qui me permet de mieux communier avec le reste de l’univers et qui me guide vers tous ces endroits merveilleux où l’intime touche à l’universel. C’est ça la partie que j’aime et que je veux transmettre de l’herboristerie, des plantes médicinales, et de toute la vision du monde qui vient avec.
Le sujet de la détox, si je ne fais pas attention à la façon dont je l’approche, génère en moi de l’inquiétude, de la culpabilité, de l’impuissance, de la victimisation, de l’idéalisme exagéré, etc. Ce n’est pas seulement inconfortable, c’est que ça ne me fait pas grandir, être plus heureuse ou plus résiliente. Ce n’est pas utile, ce n’est pas thérapeutique.
Je ne suis pas la seule à avoir observé ça. Je pense que toute la mouvance du self-care et de l’auto-empathie est en quelque sorte enracinée dans le même constat : quand notre intention est de nourrir, de soutenir et de donner de l’amour, l’impact est plus grand, plus agréable, plus transformateur et plus durable que si notre intention est de détoxifier.
Quand mon intention est de chasser quelque chose, que ce soit une toxine chimique, une émotion, une douleur, une relation, une infection, n’importe quoi, ça ne marche pas super bien. C’est ça mon problème avec le concept de détox : quand je pense détox, je pense à « chasser le méchant », et quand c’est ça mon intention, ce n’est pas efficace.
Alors quand on vient vers moi pour des conseils détox, je pose toujours des questions. Je demande à la personne pourquoi elle pense qu’elle a besoin d’une détox. Et jusqu’à maintenant, ce n’est jamais arrivé que la personne reparte avec l’intention de « nettoyer son foie » ou de « décrasser son organisme ». Il y a toujours autre chose à faire. Parfois, il faut d’abord nourrir et tonifier pour que le corps ait la force de faire du ménage. D’autres fois, il faut ralentir l’entrée d’éléments intoxicants, rendre ça possible et réaliste, pointer des plantes alliées pour ce genre de changement et rappeler que l’idée n’est pas d’avoir un mode de vie « pur », qu’entre la perfection et l’enfer, il y a tout un monde. D’autres fois encore, il faut faire de l’éducation et expliquer que les plantes médicinales ont bien d’autres propriétés que d’être détoxifiantes, il faut montrer que j’ai d’autres outils comme herboriste.
Je réalise que c’est aussi ça la source de mon malaise avec le concept de détox : on en a tellement parlé et on en parle encore tellement, que ça prend maintenant une place énorme dans l’imaginaire collectif. Il y a plein de gens qui pensent que c’est tout ce qu’on fait, en herboristerie et en naturopathie, des détox. Alors peut-être que j’exagère quand je me dis que le concept de détox est toxique, mais peut-être qu’il y a eu de l’exagération aussi dans l’attention accordée à la détox et qu’il est temps de donner de la place à autre chose.
Donc, vous l’aurez compris, je ne vous parlerai pas de détox dans mes suggestions de rituels pour le printemps. J’ai d’autres idées.
Mon printemps
S’étirer pour ramener le mouvement dans notre océan intérieur
En médecine traditionnelle chinoise (MTC), le printemps, c’est la saison de l’élément Bois. C’est la saison où de nouveaux rameaux sortent des bourgeons, la saison où les arbres ont une poussée de croissance en longueur, où ils étendent leurs branches. Pour moi aussi, c’est la saison des étirements. Comme les chats s’étirent après une sieste, nous aussi nous avons besoin de nous étirer après l’hiver. Je trouve particulièrement intéressant d’étirer les côtés du haut du corps, donc la taille, les côtes et les aisselles. Ça ramène du mouvement dans les organes digestifs, notamment dans le foie et dans la vésicule biliaire, qui sont les organes de l’élément Bois. On peut aussi prendre soin d’étirer l’aine et le cou. Ce sont des endroits où il y a beaucoup de ganglions lymphatiques et c’est bien au printemps de faire circuler la lymphe, car on veut que nos liquides circulent, comme l’eau qui dégèle et ruisselle.
Boire la lumière avec les yeux
Le sens associé au Bois, c’est celui de la vision. Au printemps, c’est le retour de la lumière. Dès février, on le voit, la lumière change. J’aime prendre cinq minutes le matin pour regarder le lever du soleil sur mon balcon. J’en profite souvent pour étirer les tissus autour de mes yeux, pour faire bouger mon visage. Je cligne des yeux fort, puis rapidement. Je fais des tours de l’horloge avec mes yeux, dans les deux directions. Je regarde l’horizon et je pense à ce qui s’y dessine, à ce qui s’en vient dans ma vie. Je sème mes intentions et je les arrose de lumière.
S’exprimer par le cri et son ssshhh
Je trippe fort sur la médecine des sons. Je n’en suis pas spécialiste, je ne la pratique pas de manière élaborée, je ne reçois quasi jamais de soins en sonothérapie, mais seigneur que je trouve ça puissant, faire sortir des sons de mon corps et recevoir la vibration de sons venant de l’extérieur. J’habite en appartement, alors pour vraiment me laisser aller, j’utilise mes déplacements en auto pour faire des sons. En MTC, le son du Bois, c’est « ssshhh ». Alors, au printemps, je fais des ssshhh dans mon auto. Des ssshhh doux, forts, aigus, courts, longs, je joue avec les ssshhh et ça me fait du bien. Le Foie, c’est aussi l’organe de la colère et du cri. Ça fait partie de la vie, la colère et le cri. Comme l’énergie du printemps, à un moment donné ça monte, c’est puissant et faut que ça sorte. Alors au lieu de crier sur mes enfants, alors qu’ils ne sont pas responsables de tout ce qui me contrarie et encore moins de tous mes désirs que je n’écoute pas, je crie dans mon auto. Ça arrive aussi qu’on le fasse en famille, à go, on crie dans l’auto.
Se protéger du Vent
J’adore le vent. Un peu trop même, c’est mon côté vata. Au printemps, il y a beaucoup de vent, et on a tendance à s’en méfier moins qu’en automne ou en hiver. Comme dans toute chose, il y a du bon dans le vent, mais il ne faut pas en abuser. Depuis quelques années, j’ai pris l’habitude de mieux m’en protéger. Ça consiste essentiellement à m’huiler, parfois juste le visage, les cheveux, les mains et les pieds, parfois de la tête aux pieds. Ça me calme, ça m’aide à ne pas me sentir comme une girouette face à tout ce qui se présente, ça contribue à me recentrer. Je constate un effet positif sur mon état d’esprit et sur mon immunité.
Se nourrir des réserves de l’an dernier
Au printemps, c’est le temps de consommer ce qui poireaute dans nos armoires de plantes, dans notre garde-manger et dans notre congélateur. Toutes les bonnes choses qu’on a mises en réserve pendant l’été et l’automne, si on ne les a pas encore consommées, c’est le temps de le faire. On peut aussi les partager, si on réalise qu’on a trop de ceci ou de cela. De la même façon qu’au printemps les arbres envoient aux bourgeons les réserves accumulées dans leurs racines l’année d’avant, c’est le temps d’utiliser ce qu’on a, même si l’attrait pour la nouveauté commence à être fort. Je sais que, bientôt, j’aurai moins envie de rester dans la maison pour cuisiner les ingrédients qui demandent une plus longue préparation. Je vais vouloir sortir en amenant seulement quelques trucs simples pour faire un pique-nique. Je vais aussi avoir besoin de place pour entreposer mes nouvelles récoltes. Sans parler du fait que, si vos fonds d’armoires et de congélateur ressemblent aux miens, ce qui y traîne est généralement plutôt frugal et santé, les enfants s’occupant régulièrement de gérer très efficacement tout le prêt-à-manger plus transformé qui pourrait s’y trouver.
Aller vers l’autre
Le printemps, c’est la saison où l’on retourne vers les autres après un mouvement de repli vers soi et la sphère domestique. Selon notre personnalité, l’élan est plus ou moins grand, mais il y a clairement une vague qui passe et c’est le temps de surfer dessus. Si ce n’est pas votre habitude d’aller chercher de l’aide auprès de personnes dont c’est justement la spécialité d’en offrir, profitez du mouvement d’expansion du printemps pour le faire. En tout cas, moi, c’est ma résolution pour ce printemps : prendre rendez-vous avec des personnes qui peuvent m’aider. Ça peut être en acupuncture, en psychothérapie, en aide au démarrage d’entreprise, n’importe quoi qui peut vous aider à avancer. L’idée, c’est que c’est le moment de faire un vrai mouvement visible et concret dans une nouvelle direction. On y a réfléchi tout l’hiver, on a décidé par où on veut aller, maintenant, il faut le faire, et ce n’est pas nécessaire d’y arriver seul.e. Allez vers l’autre, ça résonne parfaitement avec l’énergie du printemps.
Bon printemps!


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